La seconde vie de l’Hydroptère
Voilier volant : de l’Hydroptère DCNS à l’Hydroptère 2.0, histoire d’une énième renaissance.
Notre journaliste ès mers et bateaux, Patricia M Colmant, vous livre quelques explications sur ce trimaran volant.
Après 3 ans de travaux de rénovation, à Nantes, avec le concours d’ingénieurs de chez Airbus qui, dès l’origine du projet, début 1970, s’étaient passionnés pour cette idée audacieuse de voilier volant, l’Hydroptère imaginé par Eric Tabarly, va retrouver cet automne, ses éléments naturels : la mer et le vent.
En une cinquantaine d’années, l’engin a eu plusieurs vies. Mis au point par le marin Alain Thébault, remis en état grâce à un banquier suisse, abandonné à un mouillage de Hawaï par le même Thébault, puis restauré grâce à la persévérance de l’entrepreneur Gabriel Terrasse, qui dit avoir toujours été fasciné par ce trimaran, c’est un nouvel élan qui porte l’hydroptère. Tout à la fois nautique et aéronautique, audacieux, technologique et émouvant, ce bateau a mobilisé tant de savoir-faire, d’énergie, d’ingénieurs, de mécènes, et bien-sûr, de jolis budgets que son histoire mérite d’être contée.
La troisième renaissance de l’Hydoptère aurait sûrement plu à Eric Tabarly, véritable visionnaire de la voile, disparu en mer en 1998 et qui est à l’origine de cet engin mi bateau-mi avion. Coté voilier, il a été dessiné par le cabinet d’architecture navale VPLP dont la renommée n’est plus à faire. Coté avion, ce sont les ingénieurs de Dassault Aviation et d’Airbus _ les papés_ qui ont travaillé et élaboré ses technologies aéronautiques.
Un jour de 1969, alors qu’il naviguait sur son Pen-Duick IV dans la baie de San Francisco, Eric Tabarly a été interloqué de voir un trimaran assez lourd, le Williwaw, se soulever au-dessus de l’eau, poussé par des foils, sorte d’énormes spatules qui sous l’effet de la vitesse, émergent et lèvent la coque du bateau. Après cette découverte, ce passionné de course au large n’aura de cesse de tenter d’adapter ce système sur ses bateaux. Il parvient à intéresser des ingénieurs de Dassault Aviation dont Alain de Bergh qui va concrétiser la vision du marin avec l’aide d’un autre ingénieur, Pierre Perrier. Ce dernier, impliqué fortuitement dans le projet, va travailler sur les calculs aérodynamiques, sa spécialité, qui vont aboutir à ce trimaran volant. Un premier prototype à l’échelle 1/3 est conçu, puis en 1976, la coque d’un Tornado, catamaran olympique de 6,09 m, est transformée en trimaran équipé de foils qui décolle lors des essais. Démonstration est faite qu’un voilier peut voler.
Le soutien de Paul Ricard
Avec le soutien de la société Paul Ricard, Eric Tabarly entreprend en 1979, de construire un grand trimaran pour s’aligner à la Transat en double Le Point-Europe 1 de Lorient aux Bermudes et retour. Le « Paul Ricard » a été mis à l’eau trois semaines avant le départ fixé au 26 mai. Un délai insuffisant pour une bonne mise au point. De plus le « Paul Ricard » en aluminium est lourd et le métal trop souple pour encaisser les forces de sustentation. En outre, l’innovation des foils a inspiré un concurrent, Eugène Riguidel et son trimaran VSD plus léger. A l’issue des deux traversées et une bataille homérique, ce dernier coiffe Eric Tabarly et Marc Pajot sur le fil, leur volant la victoire de 5 mn. La encore, l’efficacité des foils, aujourd’hui équipement incontournable de tous les voiliers de course pour alléger les frottements dans l’eau, est faite.
Un premier vol
L’option volante d’un grand trimaran va être reprise en 1984, avec le soutien technique et financier de Dassault et l’enthousiasme du jeune matelot, Alain Thébault, qui fait son service à bord de Pen Duick et s’emballe pour le projet. Il va y consacrer des années, et en 1991, une maquette au 1/3 qui a réussi à voler à toutes les allures fait sensation au salon aéronautique du Bourget. Le monde de l’aviation se mobilise et en septembre 1994, l’hydroptère de 60 pied (18,25m) est mis à l’eau à Saint-Nazaire au large de laquelle un premier vol est effectué. Il faudra 10 ans pour viabiliser l’engin avec le concours de l’Aérospatiale (Airbus). Si un premier record de la traversée de la Manche est battu en 34 mn, le 9 février 2005, les coups du sort, en juin, s’abattent sur cet engin qui fascine et mobilise tant d’ingénieurs depuis vingt ans. C’est au tour du banquier suisse Thierry Lombard de venir au secours financier de l’hydroptère, endommagé par une grosse tempête aux Canaries …Rapatrié en France, il est restauré, optimisé et repart à l’assaut des records : le 4 avril 2007, il bat le record de vitesse sur l’eau à 44,81 nœuds puis 2 ans plus tard franchit la barre mythique des 50 nœuds et fait même une pointe à 55,5 nœuds (102,8 km/h) le 8 novembre 2009.
Mais après des tentatives de nouveaux records ratées dans le Pacifique, l’Hydroptère va terminer, abandonné au mouillage par Alain Thébault dans le port de Keehi à Hawaï…en 2015. Épave parmi d’autres, l’Etat d’Hawaï a fini par s’en saisir et il décide de le vendre aux enchères le 28 juin 2019. « J’avais découvert ce bateau en 1997 sur une photo de Guillaume Plisson au salon nautique de Paris, et je l’avais trouvé incroyable » nous raconte l’actuel propriétaire. « Ça a été un vrai coup de cœur. J’ai commencé mes recherches en bibliothèque, dans les magazines et en 1998, j’ai fait le site internet non officiel de l’hydroptère ». Le succès de cette initiative a très vite illustré l’engouement pour cet engin qui ne s’est jamais démenti. A l’époque, Alain Thébault m’a proposé d’en faire le site officiel, travail qui sera repris plus tard par Airbus.
Casser sa tire-lire
On saute quelques péripéties et en juin 2019, Gabriel Terrasse n’était pas seul, à avoir cassé sa tire-lire pour acquérir ce qui restait de cette belle machine, après 4 ans d’abandon et de pillage. L’Américain Chris Welsh, était lui aussi sur l’affaire. Cet industriel possédait un chantier naval en Californie. Les deux hommes se rencontrent la veille des enchères, discutent et décident de s’associer plutôt que de se concurrencer. Ils acquièrent pour la modique somme de 8500 $ ce qui reste du pur-sang . Le lendemain, Gabriel Terrasse rentre en France et présente sa démission chez Sanofi. Il va leur falloir 4 ans pour rapatrier, d’abord en Californie au chantier de Chris Welsh, puis en France grâce à l’aide logistique d’Airbus, les coques, le mât, la structure, les foils, les écrêteurs ( système hydraulique d’amortisseur d’efforts). Il a, bien sûr, fallu démonter, pièce par pièce le trimaran pour le faire traverser l’Atlantique en plusieurs convois vers le Technocentre Airbus de Nantes, soit une odyssée de 15 000 km bouclée en janvier 2023.
« On a du aller très loin dans la rénovation qui ne pouvait être faite en Californie car c’était du travail aéronautique plus que nautique » poursuit Gabriel Terrasse qui se félicite que son partenaire « ait partagé dès le départ, sa vision du projet à savoir une démarche patrimoniale, d’intérêt général et éducative ». Chris Welsh s’est éteint en 2021, mais sa femme a donné ses parts à àGabriel. En 2025, le trimaran a reçu le label assez exclusif de bateau du patrimoine français.
Présentation au public
Parallèlement, une maquette opérationnelle de 45 pieds, l’hydroptère CH construite par le chantier suisse Décision rejoint l’aventure en 2023 et permet à l’équipe de Gabriel Terrasse d’effectuer des sorties « sponsoring » afin de valider la pertinence du projet.
Fin août, l’Hydroptère rénové a été présenté à quai, au public, en présence de Marie Tabarly, fille du marin et Michel Desjoyeaux, ancien équipier de la première vie du bateau. « Ce bateau est un incontournable des bateaux à foils, un morceau de ce puzzle technologico-aéro-nautique » commente le double vainqueur du Vendée Globe. « Je me souviens à l’époque, que pour la première sortie, on n’a pas mis les voiles, on s’est fait tracter par une pilotine et quand la coque est sortie de l’eau sous l’effet de la vitesse, quel bonheur. Ça faisait chaud au cœur » se remémore le skipper. « Un jour dans la baie de Quiberon on a fait des runs à 37 nœuds. Ce n’était pas très courant à l’époque ».
Aujourd’hui, les derniers travaux de ré-équipement et vérifications de tous ordres sont effectués dans un chantier du groupe Fetis à Nantes, avec l’objectif d’une mise à l’eau à la mi-octobre. « Nous avons bénéficié de soutiens intellectuel, technologique, logistique et un peu financier pour un budget équivalent à 3 millions €. A ce jour, Il est remis à neuf, mais pas question de faire la moindre impasse qui risquerait de remettre le travail de 3 ans en question. Les efforts en jeu sont colossaux. On ne prendra aucun risque de casse » insiste l’homme de la résurrection de ce voilier mythique. « L’hydroptère est plus qu’un bateau. C’est une aventure humaine et technologique. Nous bénéficions encore des conseils d’Alain de Berg, 90 ans, Boris Prat _monsieur structure du Concorde_, Michel Fontayne des anciens d’Airbus et Philippe Perrier et André Sournat anciens de Dassault Aviation, heureux de voir revivre un de leurs rêves » conclut Gabriel Terrasse qui ponctue : « il y a du génie français dans ce bateau ».
Patricia-M.Colmant
Visuels de R. Boulanger






