Art Basel Paris 2026 : rideau avant l’heure !
Vendredi 23 octobre, 19 heures : la nef du Grand Palais s’est vidée deux jours avant l’heure.
Art Basel Paris, a baissé le rideau par crainte des manifestations annoncées ce week-end dans la capitale — du jamais-vu pour la grand-messe du marché de l’art.
La décision est tombée jeudi, par un simple courrier aux invités. Prévue jusqu’au dimanche 25 octobre, la foire restera close samedi et dimanche ; la direction invoque la sécurité des visiteurs, des exposants, du personnel et des œuvres. En toile de fond, une France secouée depuis le 17 octobre par une colère née dans les lycées, gonflée par le coût de la vie, et qui a dégénéré en émeutes et en pillages.
Deux cent onze galeries, des pièces à sept ou huit chiffres, un écrin de verre et d’acier — et tout s’arrête devant la rumeur d’un cortège. Le paradoxe a de quoi faire sourire : un marché qui vend à prix d’or la « subversion » et la « radicalité » ferme boutique dès que la rue gronde pour de vrai. Insensé, tout simplement !
Une œuvre sur cent !
J’ai eu la chance d’arpenter les allées avant la fermeture. Le verdict, lui, n’a pas bougé depuis trois ou quatre éditions : à peine une œuvre sur cent qui m’interpelle vraiment. Les quatre vingt dix neuf autres se suivent et se ressemblent, d’un stand à l’autre, comme les déclinaisons d’un même catalogue.
Le reste ? Un sentiment tenace d’imposture savamment emballée. Des pièces taillées pour le stand plutôt que pour le regard, où le concept tient lieu d’émotion et le cartel d’alibi. Des objets du quotidien, un titre énigmatique, un prix à cinq zéros — et l’on vous fait comprendre que si vous ne voyez rien, c’est que vous n’avez rien compris !
Et pourtant, je reviens, chaque année. Pour le plaisir de regarder, et pour cette centième œuvre qui, quand elle surgit, vaut à elle seule le détour !
Sophie Perceval, ou l’art de lire une cote…
Cette année pourtant, la visite a pris un autre relief. J’avais cette fois pour guide une conférencière d’art, Sophie Perceval, experte auprès des assureurs — de celles qui doivent dire, chiffres à l’appui, ce que vaut réellement une œuvre le jour où elle disparaît ou se brise.
Son éclairage a été précieux. La cote d’un artiste, m’a-t-elle expliqué, ne se décrète pas sur un stand : elle se construit, ou se défait, au fil d’une carrière entière. Trois regards la façonnent, et sur plusieurs décennies :
- les pairs, dont la reconnaissance installe un artiste dans l’histoire plutôt que dans la mode ;
- les médias, qui amplifient — parfois au-delà du raisonnable — une notoriété naissante ;
- les galeristes, qui soutiennent, exposent, et tiennent les prix dans la durée.
Un engouement soudain ne fait pas une valeur ; seule la constance de ces trois soutiens, année après année, finit par la graver dans le marbre — de quoi me faire regarder autrement les étiquettes, et me demander combien de ces étoiles d’un automne passeront l’épreuve de la décennie !
Le tour de la nef… sans langue de bois
Première halte : Esther Schipper. Galerie berlinoise installée aussi place Vendôme et à Séoul, Esther Schipper, prend semble-t-il, le contre-pied de ses voisins : peu d’œuvres, mais majeures, avec l’espace pour respirer.
Dorian, de la galerie, résume le parti pris :
« Nous sommes une galerie allemande, mais aussi parisienne : il était logique de mettre en avant Camille Henrot. Sa magnifique sculpture en bronze est une sculpture d’appel, on la voit dès l’entrée. À l’opposé, il y a la pièce de Zadà Nafi, beaucoup plus discrète : on peut presque passer à côté si l’on ne lève pas les yeux. Cette mise en abyme de livres, installée en hauteur, dessine les cimes d’une montagne. Il faut justement aller la chercher du regard. »
- Camille Henrot
- Zadà Nafi
En images : quelques interrogations… et mes coups de coeur !
D’un côté, les œuvres qui m’ont laissée perplexe, plantée devant le stand à me demander ce que je regardais vraiment ; de l’autre, celles qui m’ont arrêtée net — ma centième œuvre, en somme.
Le grand point d’interrogation ?
Après Zadà Nafi et sa montagne de livres perchée sous la verrière… à condition de lever les yeux !, il y a la Galerie In Situ, avec ce chariot débordant de peluches en version musée. On cherche encore le propos … Ou encore ces deux bouteilles en plastique pendues à un fil, quelques câbles au sol, dont le bruit deviendrait vite insupportable dans un salon — encore faut-il trouver le collectionneur prêt à vivre avec… Et le must : ces neuf dalles noires posées à même le sol, dont une légèrement décalée — tout doit être là !!! Je pense alors à mon marchand de carrelage : « Bob Carrelage, merci pour ta participation ! »
Mes coups de cœur …
De gauche à droite :
Wade Guyton (né en 1972) — Matthew Marks Gallery. Un vert de sous-bois, tissé de fils d’or : on croirait regarder une forêt à travers un store. Pourtant, chez Wade Guyton c’est souvent une imprimante jet d’encre qui « peint » — la machine a parfois plus de poésie que bien des pinceaux.
Kathleen Jacobs (née en 1958) — Felix, 2024. Un champ de lumière jaune, strié comme une plage à marée basse — la toile irradie jusque dans l’allée.
Theaster Gates (né en 1973) — Color Field, Blues and Blacks, 2025 · White Cube. Des aplats noir, jaune et bleu, griffés, rapiécés, patinés comme une bâche de chantier — un Mondrian qui aurait vécu. Le goudron n’est pas là par hasard : Theaster Gates rend hommage au métier de couvreur de son père.
David Shrigley (né en 1968) — œuvres diverses, 2026 · Anton Kern Gallery. Neuf dessins à l’humour grinçant : je ris, enfin ! Le seul stand qui assume que l’art peut aussi se moquer de lui-même — et de nous.
Irma Blank (1934-2023) — Mai 36 Galerie. Deux panneaux bleu nuit, jeu de matières et infinies lignes horizontales qui se creusent au centre comme une reliure ouverte… Une écriture sans mots, d’une patience vertigineuse. Sublime ! Et aussi, un mini panoramique de milliers de boucles bleues qui montent comme une marée — un horizon dessiné trait après trait.
Tuan Andrew Nguyen — Vapor Valence, 2026. Des centaines d’écailles dorées, veinées d’orange fluo et de vert-de-gris… Puis je lis le cartel : ce laiton vient de douilles d’obus. L’armure précieuse est faite des restes de la guerre — ici, la beauté pèse son poids de mémoire, et c’est ce qui la rend inoubliable.
Tadaskia — Langue de bœuf, langue de vache, 2019/2026. Une dentelle de fibre qui ondule dans l’angle du stand, tenue par une constellation de fils — et son ombre fait la moitié de l’œuvre.
Enfin, Tiercé gagnant chez Yares Art…
Ici, des maîtres disparus de l’abstraction américaine : Jules Olitski, Morris Louis, Robert Motherwell… Pas de pari sur l’étoile d’un automne, mais des cotes bâties sur soixante ans — la leçon de Sophie Perceval, grandeur nature.
Jules Olitski (1922-2007) — Sweetheart Sleep, 1963. La couleur ne se pose pas, elle imbibe la toile : même école que Morris Louis, même liberté. Plus de soixante ans plus tard, pas une ride.
Morris Louis (1912-1962) — Split Pillar, 1961. Deux faisceaux de couleurs pures qui coulent sur la toile écrue, comme des colonnes de vitrail.
Robert Motherwell (1915-1991) — Open 184 (With Charcoal Lines), 1969. Presque rien : quelques traits de fusain sur un gris perle, une fenêtre qui s’entrouvre. Cinquante-sept ans plus tard, cette toile tient tête à bien des installations bavardes.
Et le clou du spectacle, bien sûr, à l’entrée !!!
Une colonne de bouchons de liège géants, marqués de noms de domaines et de millésimes, empilés comme après une fin de soirée réussie. Dans la lignée des objets du quotidien gonflés à la Claes Oldenburg, l’effet est garanti : tout le monde s’arrête, tout le monde photographie. Après le champagne dans les allées, le vin s’invite sur le socle — à Art Basel, on ne trinque jamais seul !
Jeu, set et champagne
Reste le spectacle, et il n’est pas toujours sur les cimaises. Par moments, je me suis crue à Roland-Garros : un public venu pour se montrer bien plus que pour regarder, qui déambule coupe de champagne à la main sous la verrière.
Habillés, lookés, déguisés parfois ; chics pour certains, tristement attifés pour d’autres — le défilé est permanent. Les stands, eux, servent de toile de fond à une photo plutôt que de destination. On passe, on se salue, on se retourne sur une silhouette ; on s’arrête rarement devant une œuvre.
Au fond, la foire ressemble à un court central où les spectateurs auraient oublié de suivre la balle !
Art Basel Paris reviendra l’an prochain, et nous aussi — un peu par passion, beaucoup par obstination. Avec un vœu pieux : que la foire ose un jour moins de noms qui rassurent et davantage d’œuvres qui dérangent. En attendant, nous continuerons de chercher la perle rare au milieu du défilé !



















